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Samaria Cardinal avait 40 ans quand elle s’est retrouvée seule et sans abri, vivant sous un pont à Calgary, à ressasser sa vie de misères et un avenir sans espoir.

Son père, victime de graves traumatismes dans les écoles résidentielles de l’Alberta, avait en quelque sorte transmis à sa fille les dommages qu’il avait subis. Samaria avait fugué et s’était perdue dans la dépendance à la drogue. Des années d’interaction avec le système médical et des soins de santé mentale ne lui avaient été d’aucun secours. Après avoir été diagnostiquée bipolaire, elle avait été enfermée dans des services de santé mentale. On lui avait administré des thérapies de choc et elle s’était retrouvée surmédicamentée, à prendre tant d’antipsychotiques qu’elle avait développé une dyskinésie tardive aigüe, provoquant des mouvements saccadés incontrôlables du corps et du visage.

Un jour, la somme de toutes ces tristes expériences l’a amené à un moment fatidique, à la croisée des chemins.

 « Je me revois, assise sur un matelas, sale et couvert d’urine, je n’avais pas de manteau et il faisait un froid glacial, se rappelle-t-elle. Et je me suis dit, je ne vis plus, ma vie est anéantie. Personne ne peut m’aider, alors aussi bien y mettre fin maintenant. » 

À ce souvenir, Samaria fait une pause, et, la voix étranglée par l’émotion, ajoute : 

« Mais quelque chose m’a donné la force de vivre. Et j’ai fait le choix de vivre. »  

Quelque 20 ans plus tard, Samaria semble être à mille lieues de cette douloureuse époque de survivance. Fière de son héritage métis, elle est aujourd’hui heureuse et dégage la confiance en elle. Elle est retournée à l’université, possède un chez-soi bien à elle et elle est propriétaire de son entreprise. Elle est une porte-parole engagée qui revendique l’abolition des barrières auxquelles sont confrontées les populations autochtones dans notre système de soins de santé.

« Je suis convaincue que mon héritage autochtone a joué un rôle important dans la manière dont j’ai été traité et mal diagnostiquée par le système des soins de santé, affirme Samaria Cardinal. Parce que la société en général ne nous comprend pas, ni la plupart des docteurs, infirmières ou autres membres du personnel soignant. Elles ne saisissent pas ce que nous avons enduré comme peuple et à quel point cela nous a touché. Et puis, il y a toujours les jugements. »

Encore tout récemment, Samaria Cardinal a été témoin de tels incidents. Tandis qu’elle était à bord du C-train à Calgary, un homme autochtone, en proie à une crise d’épilepsie, a glissé de son siège et s’est affalé sur le plancher. Autour de lui, les voyageurs se rendant à leur travail n’en ont fait aucun cas, présumant qu’il s’agissait encore d’un autre indien saoul. Furieuse, Samaria Cardinal a dû plus ou moins faire honte aux passagers du wagon bondé pour qu’ils passent à l’action et obtiennent l’aide médicale dont cet homme avait besoin.

« Pour ma part, je pense que beaucoup de personnes devraient être plus connectées aux populations autochtones. Connaître l’histoire réelle du Canada et de l’Amérique du Nord, apprendre ce que ces peuples ont traversé et essayer de comprendre leur situation actuelle. Et, comme personne non autochtone, prendre conscience de tous les mythes qui circulent. Essayer de s’éduquer et de comprendre une autre culture. »

Il y a 20 ans, Samaria s’est relevée pour quitter ce pont, s’est rendue chez une amie et a imploré de l’aide. Un homme de son passé, quelqu’un qui l’aimait, est revenu dans sa vie et lui a offert l’aide dont elle avait tant besoin. La fille de Samaria l’a aussi épaulée durant son cheminement. Petit à petit, Samaria a réalisé que le cycle de soins qu’elle avait emprunté tout au long de sa vie ne fonctionnait tout simplement pas pour elle. Elle a commencé par résister à l’idée de prendre toujours plus de médicaments. C’est grâce à d’autres approches holistiques et à des consultations qu’elle a pu trouver l’appui et les bienfaits qu’elle cherchait.

Éventuellement, elle a rompu avec son ancienne équipe médicale et a entrepris une démarche avec un nouveau psychiatre, qui était beaucoup moins porté à prescrire des médicaments. En seulement deux ans, elle a réussi à s’affranchir de tout médicament et à se voir comme autre chose qu’une éternelle victime.

« Si je n’avais pas congédié mon équipe médicale, je vivrais encore sous la tutelle du Calgary Housing. Je serais tellement médicamentée que je serais incapable de fonctionner. Ma vie serait un fardeau pour la société; je serai malheureuse, une victime, perdue, ne sachant pas où aller, en fait, j’existerai tout bonnement. »

Quand on lui demande le plus important conseil qu’elle aurait à donner aux

professionnels de la santé, Samaria s’appuie sur son propre diagnostic de bipolarité, posé d’emblée, un diagnostic qu’elle remet en question aujourd’hui.

« Prenez bien garde à l’étiquette que vous attribuez à quelqu’un, en particulier lorsqu’il s’agit d’un diagnostic de santé mentale. Car ce diagnostic entraîne avec lui tout son lot. Les gens portent sur vous un jugement partout où vous allez, alors faites bien attention lorsque vous en dispensez un. »

Samaria Cardinal trouve encourageant les récentes orientations prises en vue de fournir des soins culturellement plus appropriés aux patients autochtones dans les hôpitaux canadiens, y compris un accès à des aînés autochtones.

« L’intervention d’aînés dans le système de santé, qui travaillent dans les hôpitaux comme agents de liaison avec tous les professionnels de la santé, est vraiment importante, car ils peuvent faire valoir les intérêts des patients.  Ils offrent leur sagesse, leur expérience et peuvent servir d’intermédiaires entre le système de santé et les patients autochtones. Ils sont très précieux et je vois maintenant des progrès à Calgary, et c’est vraiment bien, c’est un grand pas en avant par rapport à ce que c’était auparavant », dit-elle.

« De plus, bon nombre de personnes autochtones ne sont pas issues d’un milieu urbain, elles vivent dans des réserves. Alors elles viennent de loin, se retrouvent dans un établissement où elles ne se sentent pas à l’aise, entourées de plein d’inconnus, alors d’avoir un aîné sur place les réconforte et les rassure… »

Pour Samaria Cardinal, son cheminement vers la guérison l’a amené à une difficile réconciliation avec son père, l’un des plus grands architectes canadiens, Douglas Cardinal, et elle en tire une grande satisfaction.

« Il était toujours concentré sur sa carrière et je me suis distancée de lui en raison du traumatisme que j’avais vécu quand j’étais assez jeune, dit-elle. C’est seulement depuis ces dernières années que j’ai pu reprendre contact avec mon père, lorsque je n’étais plus du tout médicamentée et que j’avais entrepris un travail personnel sur moi-même pour composer avec ce traumatisme. »

« La raison pour laquelle j’ai repris contact avec mon père, c’est que beaucoup de personnes ont constaté combien j’ai avancé dans la vie et comment je suis aujourd’hui une personne vraiment différente, affranchie de tout médicament et qui a trouvé la force en moi-même. Je compte sur le fait que les gens ne regardent plus mon passé et cessent de me juger, afin de voir plutôt la personne qu’ils ont devant eux, ici et maintenant, et je me suis rendu compte que je ne pouvais pas avoir de telles attentes envers les autres alors que j’étais moi-même incapable de faire cela avec mon père… »

« Il y a des années, je n’aurai pas eu la force d’entreprendre cette démarche. J’étais encore trop troublée et me voyais comme une victime, tandis que je ne me sens plus une victime aujourd’hui. Je me suis réapproprié mes forces, je suis un être humain résilient et fort et après avoir repris contact avec mon père, je me suis aperçue que lui non plus n’était pas la même personne. »

Samaria Cardinal s’est jointe au programme Patients pour la sécurité des patients du Canada car elle souhaitait trouver l’occasion de raconter son histoire. Elle voit cette organisation comme une tribune pour faire valoir des expériences que beaucoup de professionnels de la santé ont besoin d’entendre.