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La dame qui s'est présentée à la salle d'urgence ce soir-là était semblable à tant d'autres pour le Dr François deWet, jusqu'à ce que sa vie bascule, dans un moment qu'il n'oubliera jamais.

On l'avait amenée dans le petit hôpital rural de Terre-Neuve où deWet travaillait aux côté des membres de la famille qui lui avaient indiqué qu'elle souffrait de douleurs thoraciques depuis tôt dans la journée. La patiente n'a pas été suivie par un médecin depuis une admission à l'hôpital quelque 14 années plus tôt, suite à une tentative de suicide. Elle était malade depuis plusieurs semaines et sa famille soupçonnait qu'elle avait le diabète, mais jusqu'à ce jour, elle avait toujours refusé de voir un médecin.

Un électrocardiogramme a confirmé qu'elle avait subi une crise cardiaque. Elle a été traitée en fonction des protocoles et elle a d'abord semblé se stabiliser, mais son état s'est ensuite rapidement dégradé. Elle avait le souffle court et son niveau d'oxygène était à la baisse.

« J'ai alors pris la décision de lui poser un tube, de l'intuber, parce que nous avions peur de perdre les voies respiratoires, se souvient le Dr deWet. Les deux infirmières qui travaillaient cette nuit-là comptaient parmi nos infirmières les plus expérimentées. J'avais une totale confiance en elles et elles avaient une totale confiance en moi. »

Le Dr deWet s'est tourné vers l'une des infirmières et a demandé de la « scoline », un mot de jargon plus court pour la succinylcholine, un médicament courant qui détend les muscles pour permettre aux médecins de glisser un tube de respiration dans la trachée d'un patient.

« L'infirmière m'a regardé et elle a demandé, de la scopolamine? Il s'agit d'un autre médicament que nous utilisons en soins palliatifs pour atténuer les sécrétions. Moi, bien entendu, j'ai entendu scoline et j'ai répondu oui, de la scoline. Alors, elle a couru, obtenu le médicament et par le temps qu'elle revienne, j'avais décidé que nous devions intuber, raconte-t-il.

Nous lui avons administré le médicament et rien ne s'est passé. Je suis resté confus pendant quelques secondes, car cela ne se passait pas comme prévu.. Elle était censée se détendre immédiatement me permettre de l'intuber. Je passais en revue les raisons pour lesquelles ce médicament pourrait ne pas ne fonctionner. Mais c'était presque comme si je ne pouvais plus réfléchir, dans cette situation critique. Je regardais l'écran et je voyais que la saturation était à la baisse, alors j'ai dit, donnez-lui une autre dose. L'infirmière a immédiatement donné une deuxième dose et une fois de plus, rien ne s'est produit. »

Perplexe, deWet s'est demandé si quelque chose clochait avec le médicament ou si la patiente y était insensible d'une manière ou d'une autre. Il n'avait jamais rien vu de tel dans toute sa carrière. Il a demandé du rocuronium, un autre médicament du même type. La patiente a reçu ce médicament, elle s'est immédiatement détendue et deWet et son équipe de soins infirmiers l'ont intubée.

Une longue tentative de réanimation a suivi, mais au final la femme n'a pas pu être sauvée. Le Dr deWet a annoncé la nouvelle à la famille et a essayé de la réconforter. Elle a demandé de passer du temps seule avec son proche.

« Je suis sorti, je me suis assis au poste de soins infirmiers et nous avons commencé à discuter de ce qui était arrivé... Et l'infirmière m'a dit, vous savez, je ne l'ai jamais vu donner de scopolamine lors un code. Et dès qu'elle me l'a dit, cela a éventé la mèche. »

« Ça vous donne ce sentiment dans l'estomac. Celui que vous ressentez quand votre femme vous dit chéri, nous avons besoin de nous parler, ou celui quand la secrétaire vous annonce que Revenu Canada est au téléphone et veut vous parler. Je me sentais comme si on venait de me frapper dans l'estomac. Et tout de suite, j'ai su que ce qui était arrivé. Nous avions donné le mauvais médicament au cours du processus d'intubation. Et mon esprit a commencé à s'agiter, parce que je me suis tout de suite demandé si j'avais contribué à sa mort, si cela aurait pu être évité et si c'était la raison pour laquelle nous n'avions pas pu la réanimer. A cette époque, je ne comprenais pas comment ce médicament pouvait avoir contribué ou non à la situation. »

À cet instant, le Dr deWet faisait face au pire cauchemar de tout médecin - une erreur médicale évitable. Il ne savait pas si l'erreur de médicament contribué de quelque manière à la mort de son patient, mais il savait qu'une erreur avait été commise. Il savait aussi que la première chose à faire était de le dire la famille. Il a pris la sœur de la patiente à part et lui a appris ce qui était arrivé, en précisant qu'il ne savait pas si la confusion avait contribué au décès, mais en promettant de trouver rapidement la réponse et de la lui laisser savoir. La femme a pris cette divulgation avec une réserve remarquable, note le Dr deWet.

L'incident a déclenché des vagues de troubles émotionnels dans tout le personnel médical impliqué, se souvient-il. L'infirmière qui avait administré le médicament était bouleversée, parce qu'elle sentait qu'elle était en faute. Le Dr deWet se blâmait d'avoir utilisé pour le médicament un terme de jargon avec lequel elle aurait pu ne pas être familière. Tout le monde sentait qu'il avait en quelque sorte échoué à offrir les meilleurs soins possible au patient.

Ce soir-là, le Dr deWet a contacté un spécialiste en médecine interne qui lui a donné une certaine assurance que l'erreur de médicament était peu susceptible d'avoir contribué à la mort de la femme. Malgré cela, lui-même et ses infirmières sont retournés à la maison le lendemain dans un état d'esprit épouvantable. Une partie de l'appréhension était liée aux réalités de la vie dans une petite ville, où tout le monde connaît tout le monde, et aux craintes reliées à la façon dont l'incident serait perçu dans de la communauté.

Lorsque le Dr deWet a de nouveau rencontré la famille le lendemain, ils se sont montrés « étonnants » de compréhension. La sœur avait parlé à l'une de ses infirmières pour lui dire qu'elle avait compris et qu'elle savait que c'était une erreur.

« Je pense qu'ils savaient que tout ce qui était arrivé n'était pas délibéré ou fait dans une intention maligne. Et je trouve qu'ils nous appuyaient très bien. » Cette compassion, ainsi que le soutien de son épouse, elle-même infirmière, et de ses collègues, a aidé à consoler le Dr deWet de beaucoup de douloureux doute et de nuits d'insomnie. Mais seulement jusqu'à un certain point, dit-il.

« C'est comme ça. Bien que d'autres vous disent que vous avez tout bien fait ou que vous ne devriez pas vous en faire, il y a une voix intérieure qui vous rappelle tout le temps que cela n'était ps correct, que cela ne devrait pas se produire, que vous avez mal agi et que vous avez échoué à votre devoir, et vous l'entendez 24 heures par jour, 7 jours par semaine. »

En revenant sur ces événements, le Dr deWet se souvient de son traumatisme émotionnel, alors qu'il était un médecin avec 20 ans de pratique, et se demande quel doit être le prix à payer pour le personnel soignant qui est encore relativement nouveau dans le système. Il n'est pas surpris d'apprendre que la littérature montre que ces épisodes indésirables peuvent être l'occasion de mettre fin à leur carrière chez de nombreux jeunes professionnels de la santé.

« Il y a deux façons d'aborder un incident de ce genre. L'une est l'approche à l'ancienne, où l'on se fortifie derrière un cercle de chariots et le culte du silence, où je ne vais rien dire si vous ne dites rien vous non plus. Mais c'est une mauvaise façon de faire les choses. C'est l'ancienne façon de faire les choses. Ce qui devrait arriver dans ces situations, c'est que le cas devrait être étudié, qu'il devrait être évalué, qu'on devrait l'examiner et le traiter sous tous ses angles, pour trouver la cause de ce qui est arrivé et la régler. Parce que si c'est arrivé une fois, cela va se produire à nouveau et que si nous ne réglons pas ces enjeux lorsqu'ils se présentent, ce qui va arriver c'est que quelqu'un d'autre va être lésé de la même manière et dans les mêmes circonstances. »

Cette nuit fatidique, le Dr deWet et ses infirmières se sont immédiatement engagés à être complètement ouverts à propos de l'incident et à travailler à un bilan qualité complet de ce qui était arrivé. À la suite de cet incident précis, l'hôpital a modifié ses procédures d'administration de médicaments dans des situations de réanimation, y compris le stockage de médicaments et la dénomination spécifique des médicaments demandés par le personnel médical.

« Cela fait presque trois ans que c'est arrivé et je croise encore les membres de la famille en ville, je les vois encore à l'hôpital et certains d'entre eux sont mes patients. Et chaque fois que je les vois, ma première réaction est toujours un genre de frisson de peur et de honte qui me traverse l'esprit. Mais je les regarde eux aussi eux et je peux garder la tête haute et me dire que quoi qu'il soit arrivé cette nuit-là, il en est sorti quelque chose de bon. Et je pense qu'ils le savent. »