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Pour la Dre Julia Trahey, une bouleversante rencontre survenue il y a plus de 20 ans avec un jeune homme troublé a créé une fracture durable, tant dans sa vie personnelle que ans sa carrière médicale.

L'expérience lui a aussi apporté une profonde compréhension du poids que le personnel soignant peut ressentir après qu'un patient ait subi du tort. Voilà l'empathie particulière que la Terre-Neuvienne d'origine apporte tous les jours à son travail de spécialiste de la médecine interne générale à Saint-Jean.

« Quand je pense au pourquoi de ce que je fais maintenant, je repense à un épisode survenu très tôt dans ma carrière, parce qu'il y a ma carrière avant et après cet incident, se souvient-elle. C'était un patient, un jeune homme à peine plus vieux que moi à l'époque, qui était arrivé après une tentative de suicide et qui avait été transféré à l'hôpital où je travaillais en raison de difficultés respiratoires qui en découlaient. »

Après avoir réanimé l'homme et avoir travaillé à stabiliser son état de santé, la Dre Trahey se souvient d'allers et de retours à l'urgence continuels pendant un quart de travail long et occupé à l'hôpital. Le patient semblait bien se porter.

Mais plus tard, elle a reçu un appel à environ une heure du matin qui disait que le jeune homme avait à nouveau tenté de se suicider, alors qu'il était soigné à l'hôpital. Pour la deuxième fois en 24 heures, elle a été appelée à tenter une réanimation sur le même individu. Cette fois-là, le suicide a réussi.

« J'ai continué mon travail et j'ai été appelée quelques heures plus tard pour réanimer un autre patient qui avait été retrouvé mort à la maison, puis j'ai traité d'autres patients tout au long de cette nuit. Moi-même et le stagiaire qui était avec moi avons rencontré quelques-uns des membres de la famille, et tout cela était un événement très, très traumatisant pour l'hôpital, pour le personnel infirmier et pour les médecins d'urgence. En essayant de faire face à ça tout en faisant le reste du travail qui doit être fait durant la nuit, vous vous mettez dans un sorte d'état où vous ne ressentez plus rien. Il y a du travail à faire, il faut juste continuer et ne pas y penser. »

Cependant, le traumatisme émotionnel l'a bientôt frappée la maison.

« Je sais que le lendemain matin, à la fin de mon appel et sachant qu'il y aurait d'autres réunions à ce sujet, je ne savais pas quoi ressentir. Je me souviens de conduire pour quitter de l'hôpital; normalement, j'aurais dû aller voir ma mère et lui parle de cela, mais maman et papa étaient hors de la ville ce jour-là, alors je suis rendue chez ma sœur aînée. Et je me souviens d'avoir brûlé un feu rouge sur le chemin. Et je n'ai compris qu'après coup que je l'avais brûlé, parce que j'étais dans un tel état que je ne saurais même pas comment le mettre en mots. Je ne savais pas quoi penser, c'était juste des pensées en pagaille, des pensées en pagaille et une absence de sentiments, parce que je ne savais pas quoi ressentir. »

Elle avait juste besoin de parler à quelqu'un. Elle aurait besoin de quelqu'un à qui parler à à l'hôpital aussi, bien sûr, mais Trahey avait voulu rester ferme pour son stagiaire et d'ailleurs, ses autres collègues médecins avaient semblé ne pas trop faire de cas de son expérience. Une partie d'elle avait également estimé qu'en tant que femme, devenait trop émotive pourrait être considéré comme moins professionnel de sa part.

Pourtant, faire face à un tel événement préjudiciable peut en soi devenir un choc personnel en tant que professionnel de la santé, confie la Dre Trahey, et cela affecte aussi la manière dont vous vous percevez comme un individu.

« Je pense certainement que les médecins de ma génération et les plus âgés ont été formés à penser que nos gestes et leurs résultats pour nos patients reflétaient jusqu'à un certain point notre qualité en tant qu'individu, estime-t-elle. Nos rôles professionnels et personnels sont si étroitement liés que lorsque les choses tournent mal, on se défend mal contre le sentiment que vous avez en quelque sorte échoué comme être humain, et pas seulement dans votre rôle professionnel. »

Ce point de vue est en train de changer et la Dre Trahey a fait sa part au fil des ans pour faciliter cette transition. Elle est chef clinique de la sécurité des patients dans son organisation et elle a travaillé à faire en sorte que la sécurité des patients soit une priorité dans la formation de la prochaine génération de professionnels de la santé au Canada. Demandez-lui si il y a une chose qu'elle aimerait changer de son expérience avec ce patient il y a des années et elle répond sans hésiter :

« Si il y a une chose que j'aimerais changer, c'est en fait ce que j'ai choisi de changer, c'est-à-dire d'ajouter la sécurité des patients au programme universitaire de premier cycle.

C'est dans ce cadre que j'ai parlé de la nécessité d'un réseau de soutien par les pairs et du fait qu'il ne devrait y avoir aucune honte ou crainte de parler des erreurs, puisque la possibilité de faire des erreurs fait partie du métier. Ce ne seront pas forcément des erreurs aux résultats catastrophiques, mais il faut les dédramatiser et les accepter comme normaux dans le cadre d'un travail à haut risque; il faut aussi qu'il soit normal d'en parler. Alors j'encourage les jeunes et je leur enseigne que cela fait partie du métier de médecin. »

La mort du jeune homme ce jour-là a exposé des défauts de collaboration dans la façon dont cet hôpital traitait les patients atteints de maladie psychiatrique et médicale. Dans sa foulée, un nouveau service de liaison psychiatrique a été créé pour donner à tous les patients un accès en temps réel à un traitement psychiatrique. Jusqu'ici, la Dre Trahey considère ce service comme quelque chose d'extrêmement positif, autant pour les patients que les médecins, ayant découlé d'un événement au contraire terriblement négatif.

Cette vie perdue a rendu un service qui a aidé des centaines de patients dans les années qui ont suivi, dit-elle.

« Je pense à la langue anglaise et à la manière dont nous utilisons certains mots - tristesse, chagrin, stoïcisme - et c'est ce que j'ai vu. J'étais là dans la salle quand cela s'est manifesté, quand les gens sont restés stoïques face à des nouvelles horribles, j'ai su ce qu'était la tristesse parce qu'elle remplissait la pièce. J'ai vu et ressenti la douleur, parce que vous êtes là avec des gens à qui arrivent vraiment de mauvaises choses.

Je n'avais pas une longue relation avec ce patient particulier. Ce fut une expérience de très courte durée, mais elle a marqué ma carrière avec un avant et un après, parce que je pensais que les choses auraient pu être faites différemment et que cela aurait pu faire une différence. Voilà comment cela m'a affecté, alors et maintenant, et voilà pourquoi je tente de faire le travail que je fais de la façon dont je le fais. »

Si partager cette expérience contribue à réduire le fardeau du traumatisme émotionnel de certains professionnels de la santé ici et là, eh bien tant mieux, déclare la Dre Trahey.

« Je suis à un tournant intéressant de ma carrière. Je me dirige dans la phase finale. Je ne suis pas un jeune médecin, je suis un médecin-chef et je pense qu'il est important pour les autres médecins et les étudiants de comprendre qu'il s'agit de parcours que certaines personnes ont fait au cours de leur carrière. Cela peut faire de vous, j'allais dire un meilleur médecin, mais il n'y a pas de meilleurs médecins, il n'y a que des médecins plus conscients. Ils connaîtront aussi des patients qui vont changer leur façon de faire et il faut considérer cela comme une expérience d'apprentissage, dont on doit tirer quelque chose de bon. Et j'espère qu'ils obtiendront le soutien dont ils auront besoin de leurs pairs. »